L’Ascension des Femmes

Madame Figaro

[...] Aujourd'hui, les femmes sont sur les falaises, elles grimpent dur, pour elles -mêmes. » Près de trente ans plus tard, la pratique de l'escalade, en plein essor depuis 2019, est en effet «presque paritaire », d'après les conclusions d'une étude de l’Union Sport & Cycle dévoilée le 10 janvier lors du Salon de l’escalade. Parmi les près de deux millions de pratiquants recensés dans 291 salles privées et 1 070 clubs et établissements affiliés à la fédération, 48 % sont des femmes, contre 32 % en 2019. Elles sont même le premier «moteur de croissance », représentant 58 % des néogrimpeurs (moins d'un an de pratique), soit 5 % de plus qu'en 2024. Autre marqueur pointant l’empreinte féminine sur la discipline : c’est l’escaladeuse française Oriane Bertone, suivie par 361 000 fans sur Instagram, qui arrive en tête des «rôles modèles » inspirant les pratiquants français, hommes et femme réunis. MAIS DE QUOI CETTE «FÉMINISATION INDÉNIABLE », soutenue par des chiffres depuis seulement deux ans, est-elle le nom ? Pourquoi la verticale attire-t-elle si particulièrement les femmes ? «Sans doute parce que ce milieu sait se montrer plus inclusif que d’autres sports, plus ouvert au public féminin », répond Eric Hatesse, fondateur du Salon de l'escalade, soulignant «les initiatives » des salles privées urbaines (créneaux horaires non mixtes jugés plus rassurants, ladies nights, événements coorganisés avec d’influents collectifs féminins comme Climbing Bitches). La proximité géographique des salles, en plein boom à Paris, Lyon ou Marseille, autant que celle des murs créés dans les gymnases de moyennes communes, suffit même à expliquer cette attractivité auprès des mères de famille, qui statistiquement disposent de trois heures de temps libre en moins par semaine que les pères. Explication : «La démocratisation de l’escalade via l’indoor joue un rôle majeur. Là où il faut prendre une journée pour aller grimper en milieu naturel, il suffit de deux heures pour se rendre dans une salle et faire quatre ou cinq voies, décrypte Liv Sansoz, aujourd'hui guide de haute montagne diplômée d’un DEA de psychologie cognitive. Ces femmes y viennent aussi pour la grosse décharge mentale et la puissante déconnexion » que l'escalade, gourmande en concentration, exige. En plus de ce maillage territorial de plus en plus dense, le succès de la verticale au féminin résiderait dans «l’essence même de la grimpe, qui ne suppose pas de capacités physiques genrées », selon Eric Hatesse. Quoique. Dans un sport où la force et la puissance pèsent beaucoup moins que l’endurance musculaire, le sens du placement du corps et la capacité à lire une voie et ses prises, certaines femmes partiraient avec une longueur d'avance, selon Gabrielle Gauthier et Agathe Clément, animatrices du podcast La Grimposphère, lancé en mai 2024. «L’escalade mobilise la coordination, la souplesse, l’agilité, la mobilité des hanches, énumèrent-elles. Ce sont autant de qualités souvent développées par les femmes dans des pratiques comme la danse, le yoga ou la gymnastique. Elles ont également tendance à utiliser davantage l’ensemble du corps plutôt que la force brute, ce qui est un atout. » DANS UN ARTICLE paru en 2021 (in Current Research in Physiology) rappelant que grimper nécessite «des adaptations musculosquelettiques neutres au sexe » depuis bien avant l’ère Homo sapiens, Collin Carroll, entraîneur américain et chercheur à l’Université de Columbia, va même jusqu’à démontrer que l’escalade fait partie des rares sports où les femmes rivalisent «presque à égalité » avec les hommes. Ailleurs, les données de performance entre hommes et femmes (endurance, vitesse, puissance) indiquent un écart de 10 à 20 %. En escalade, les courbes se frôlent. «Dans l’élite mondiale, hommes et femmes sont dans un mouchoir de poche », confirme Eric Hatesse. Sans ouvrir de «bataille des sexes », l'argument est aussi solide que décisif et motivant pour beaucoup de pratiquantes amateures. «Mon mari me bat toujours au tennis, mais à l'escalade, j’ai un meilleur niveau et je n’en suis pas peu fière », sourit Marine, 42 ans, abonnée au Triangle, dans le XIIe arrondissement de Paris. «Il y a un côté stimulant dans le fait de réussir aussi bien qu’un homme, de savoir que c’est possible », commente Liv Sansoz. «Pouvoir grimper entre conjoints sans écart de niveau significatif est évidemment motivant. C’est une source de challenge, ça donne envie d'y revenir », complètent les intervieweuses de La Grimposphère. REVERS DU BAUDRIER : cette parité revendiquée, combinée à cette féminisation en flèche et la possibilité de grimper en amoureux, a peu à peu dévoyé la nature sociale et sportive des salles de grimpe. «C’est devenu un lieu de rendez-vous Tinder », grincent les deux jeunes femmes. Une séance est plus originale qu’un bowling ou un resto, donc pourquoi pas. Le problème, c’est qu’une salle de sport n’est pas avant tout un lieu de drague, même si certains utilisateurs peuvent être tentés de l’imaginer ainsi. Si en minishort et en brassière, «on attire le regard de l'autre, il faut faire avec », tempère Liv Sansoz, «il ne faudrait pas que cette fausse réputation attire des hommes, des dragueurs, pour de mauvaises raisons », poursuivent Gabrielle Gauthier et Agathe Clément. Au risque de briser l’élan d'une tendance partie pour atteindre des sommets. . Source : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), novembre 2025. Grâce aux salles indoor, la grimpe est devenue le refuge des citadines en quête de déconnexion.